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Neve Shalom, la communauté Massorti des Yvelines

jeudi 21 février 2013

Drasha du rabbin Rony Klein


Drasha du rabbin Rony Klein

15 février 2013

Neve Shalom – 
Communauté Massorti de St Germain en Laye

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Pourim, la fête des masques: qui se cache derrière Mardochée et Aman?


Pourim, ce n'est pas une fête juive parmi d'autres, c'est LA fête, la kermesse, le carnaval: on y fait un festin, on se déguise, on boit. 

Voilà comment Pourim est généralement connu dans le monde juif, et même non-juif. 

Pourtant, Pourim, c'est bien plus que cela, bien plus que la kermesse populaire, la fête préférée des enfants et des étudiants d'art dramatique et d'histoire. 

Pourim, c'est la fête où le destin juif entre en scène, destin pas au sens grec, bien-sûr, mais au sens de "destinée", de secret d'identité.

Alors ma question est celle-ci: pourquoi est-ce à Pourim que l'identité secrète d'Israël, le "secret du Juif" (Sartre) se révèle?



Si l'on jette un coup d'œil dans le Rouleau d'Esther, on a droit à tout: festins, intrigues de harem, intrigues politiques, érotisme un peu kitch. On a même voulu y voir le début du féminisme, avec Vachti refusant de se soumettre à l'ordre du roi de paraître à son banquet. 
Bref: pas de quoi faire un cours sur le secret de l'identité juive!
Cependant, précisément derrière ces masques, par-delà cette apparence superficielle de mascarade, se cache un secret, celui du Juif.

Allons à l'essentiel: le Rouleau d'Esther raconte l'affrontement de deux hommes: Mardochée et Aman.
Qui est Mardochée, qui est Aman?
Commençons par le méchant: Aman. Il est présenté comme "fils de Hamedata l'Agaghite" (III, 1). Cette identité est en soi révélatrice. La mention de la filiation dans le Tanakh est toujours une indication essentielle: pour comprendre qui est tel ou tel homme, il faut remonter le fil des engendrements. Car tout se passe dans la Torah en fonction des engendrements. Dis-moi qui est ton père et ta mère, et qui sont tes aïeux, et je te dirai qui tu es!
Or, de qui Aman est-il le fils? D'un Agaghite. Et qui était Agag? Eh bien, il était le roi d'Amalec, ce roi que Saül a laissé en vie alors que Dieu lui avait ordonné de le tuer, suivant le récit de Samuel I. 

Donc Aman est un Amalecite. Or, Amalec est considéré comme le pire ennemi d'Israël, la figure du mal radical, qu'il s'agit d'exterminer jusqu'au dernier. Si l'on remonte encore dans les engendrements, Amalec lui-même est l'un des petits-fils d'Esaü, le fils d'Elifaz et de Timna (Genèse XXXVI).
Esaü, c'est bien-sûr le frère jumeau de Jacob, son frère ennemi, celui qui est tenu par les Maîtres du Midrach pour le père de Rome, le père du plus puissant des Empires, par conséquent, celui auquel Isaac annonce qu'il "vivra par le glaive". 
Si l'on revient à Amalec, et à Aman, on a bien l'impression qu'ils réalisent la prophétie d'Isaac: Amalec est celui qui fait la guerre à Israël sans raison apparente, par hasard, parce que, dit le texte, il l'a "surpris chemin faisant" (karkha baderekh, Deut. XXV18). D'après le maître Rabbi Tsadok Hacohen (XIXe siècle), Amalec est celui qui croit au hasard, contrairement à Israël qui croit en Dieu, par conséquent à la nécessité. 
Toutefois, n'oublions pas qu'Amalec n'est pas tout Esaü, qu'il n'en est qu'une dimension, la dimension purement violente ou guerrière. Quant à Esaü, il est capable de bien d'autres choses encore que de faire la guerre. Par exemple, d'instituer un système juridique. Mais ce n'est pas notre sujet. 

Qui est Mardochée, à présent? 
Il est le premier Juif! (Yeoudi, II, 5), première occurrence du mot dans le Tanakh. On y reviendra.
Mais d'abord, comme pour Aman, suivons le fil de sa lignée. Le texte le présente comme "fils de Yaïr, fils de Séméi, fils de Kich, de la tribu de Benjamin." (II, 5). 
Voilà bien de renseignements! Pourquoi? Jamais pour rien!

Le détail le plus parlant est "de la tribu de Benjamin": quel rapport entre Mardochée et Benjamin, le cadet de Jacob et le second et dernier fils de Rachel après Joseph?
Le midrach (Esther Rabba) rappelle à ce propos un fait étonnant: lors de la rencontre entre Jacob et Esaü, en Genèse XXXIII, Jacob se prosterne devant Esaü sept fois, en guise d'hommage et de volonté de réconciliation avec son frère ennemi. Or, au moment où Aman demande à Mardochée de se prosterner devant lui, il lui dit: ton ancêtre s'est prosterné devant le mien. Et Mardochée lui répond: faux, lors de cette rencontre, Benjamin, dernier fils de Jacob, n'était pas encore né, puisqu'il naît après tous ses frères, en Terre d'Israël. Or, moi, Mardochée, je suis de la tribu de Benjamin!

Que signifie cette histoire à dormir debout? Et pourquoi le fait de se prosterner est-il si important? 
Se prosterner, c'est reconnaître celui devant qui on se prosterne. Selon Jacob Gordin, le pionnier des études juives en France après la guerre, le fait de se prosterner devant Esaü, pour Jacob, revient "reconnaître l'abîme du Mal", reconnaître l'existence du Mal radical. Il y a là comme une perte d'intégrité pour Jacob, lui pourtant qui est désigné comme "l'homme intègre" (tam), ou parfait, ou innocent. 
Or, celui qui n'a jamais perdu l'intégrité initiale de Jacob, c'est Benjamin, puisqu'il ne s'est jamais prosterné devant Esaü. 

Ce qui explique que son lointain descendant, Mardochée, refuse de se prosterner devant le lointain descendant d'Esaü, Aman. 
Nous sommes dans une sorte de répétition d'une histoire ancienne, d'une étrange correspondance entre deux histoires. Dans le Tanakh, il y a toujours ce jeu entre les histoires. Il faut savoir les repérer. Par exemple, il y a un jeu aussi entre Mardochée et Joseph, avec l'histoire d'un lien privilégié avec un roi, où les mêmes mots reviennent dans les deux textes. 

Mais cela ne nous dit pas pourquoi Mardochée est nommé "homme juif"? Le traité Meguila, qui porte sur le rouleau d'Esther, s'interroge: Qu'est-ce qu'un Juif? Et il répond: "Un Juif est celui qui se refuse à toute idolâtrie." Et le traité raconte que Aman portait sur sa poitrine une amulette avec la représentation de ses dieux.

Toutefois, pour nous, l'idolâtrie, ce n'est plus le polythéisme, depuis longtemps disparu. 
Alors comment interpréter l'idolâtrie dans le récit de Pourim? J'aurais personnellement tendance à le situer dans l'infatuation d'Aman, gonflé d'orgueil et voulant la soumission de tous, Aman incarnant la pure force, le pouvoir politique à l'état pur, le pouvoir en vue du pouvoir. Volonté de dominer l'autre, de l'écraser même. Politique de la force, Realpolitik. 

Et l'autre, c'est d'abord les Juifs, ce peuple à part, qui ne prend pas part à la religion du Royaume de Perse, comme le fait remarquer subtilement Aman à Assuérus.

Entêtement des Juifs à rester eux-mêmes malgré toutes les pressions, obstination à ne pas se plier devant la force. Le Juif, à l'état pur, c'est cela, encore avant toute croyance en Dieu. Ou alors, c'est le fondement même de leur croyance en Dieu, ce Dieu qui n'apparaît jamais dans le récit de Pourim. Comme s'il voulait savoir si les Juifs peuvent s'en sortir par leur seule intelligence.

Alors, pourim, la fête des masques? Oui, mais seulement le masque d'Aman. Car le mal prend toujours des masques, il ruse pour tromper le Bien: serpent, Pharaon, Amalec, Balak, Bil'am, Aman, Hitler, Ahmanijad, etc. Ou alors, comme le pense Rabbi Isaac de Berditchev, le mal est en nous, il n'a rien d'extérieur.

Alors que le Bien, lui, est toujours le même: il est la droiture, le face-à-face du visage. Il n'a rien à cacher, n'a pas honte de lui-même.   

     
    

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